« Jean-Daniel et Nicolas ont grandi dans une famille aimante et malgré tout ils ont basculé dans « l’intégralité »

Témoignage de Gérard, père de Jean Daniel et Nicolas tous deux morts en Syrie  : «  Jean Daniel et Nicolas ont

« Ils se sont fait manipuler. Ce ne sont pas des terroristes. Jean Daniel était un garçon intelligent et pas destiné à ça.  Et de les voir sur la vidéo avec des kalachnikov en bandoulière c’est vraiment la pire image que l’on puisse garder d’eux.

C’est difficile à vivre. Il y a tellement de peine mais j’essaie de faire face pour ma famille et pour mes enfants. C’est compliqué de perdre un enfant. J’essaie de garder le cap pour mes autres enfants.

Jean Daniel :  sa vie c’était le sport, il était très pacifique, pas bagarreur. Il ne s’est jamais battu ni à l’école ni dans le sport. Je peux dire ça car je le suivais de très près. Dans le sport je l’ai entrainé, je l’ai suivi dans toutes ses compétitions sportives, je l’ai suivi à l’école, j’ai participé à plus de 100 réunions de parents d’élèves pour m’informer sur le travail de mes enfants. JD c’est quelqu’un de pacifique et personne ne peut penser qu’il ait basculé de cette manière là.

Dans le sport c’était un compétiteur, je suis un ancien sportif et je lui ai transmis cette volonté de gagner, d’aller au bout de soi.  JD a été plusieurs fois champion de Guyane dans des disciplines différentes. Il avait de la volonté, il était solide dans sa tête. Je ne comprends pas comment on a pu le faire basculer dans l’intégrisme alors qu’il était très très fort mentalement.  Il était aussi très différent des gamins de son âge et de ses frères et sœurs  dans la mesure où Il avait très peu de copains. Hormis le sport il ne fréquentait pas les jeunes de son âge. Il n’aimait pas les voir fumer, boire, dire des choses inconsistantes, ça ne lui allait pas. Dès que le sport était terminé il rentrait à la maison. Il ne sortait pas le week-end, il ne sortait pas le soir.

A 20 ans il ne sortait toujours pas le soir et ça nous inquiétait de le voir toujours à la maison. Il passait beaucoup de temps à jouer seul à des jeux vidéos. Ca l’a enfermé sur lui même. Il passait beaucoup de temps seul. Il ne menait pas une vie d’un adolescent qui va s’exprimer, qui va s’amuser.

Plus jeune, la mère de Jean Daniel, qui est catholique pratiquante, l’a obligé à aller au catéchisme. Il avait fait toutes ses communions. sans manifester beaucoup d’intérêt pour la religion. Moi je ne crois en rien malheureusement. Il m’a souvent demandé d’intervenir pour leur éviter les heures de catéchisme. Mais j’ai refusé d’aller dans son sens dans la mesure ou je considérai que le message n’était en rien néfaste. Il suivra ce cursus mais dès leurs obligations terminées JD et son frère se sont écartés de cette philosophie et de cette manière de penser.

C’était un gamin joyeux, communicatif. Toute sa scolarité s’est bien passée. Dans le sport il était leader incontestablement. Pas suiveur. Il essayait toujours de faire évoluer son sport, d’aller au dessus dans les performances. Il essayait d’entrainer les copains. Il a toujours entrainé son frère dans son sillage, malgré qu’il soit le plus jeune. Il essayait de changer les règlements, de faire évoluer son sport. A 19 ans, un an avant de se rendre à Toulouse et sa conversion, il avait créé son club de foot en salle. C’était lui le président et le capitaine de l’équipe, c’était lui le meneur dans le groupe. Il s’impliquait à 200%.

A l’école il était moyen mais il n’a jamais redoublé. Arrivé au BAC, il a échoué. Ce sera son premier échec qu’il va très mal vivre. Il va nous reprocher cet échec, car il m’a souvent  entendu dire que le BAC était donné, aussi il se disait que ce n’était pas la peine de trop travailler , mais malheureusement, à 18 ans Il a échoué au  BAC de quelques points. L’année d’après il a eu une ‘année blanche’ mais il a eu le courage de se présenter en candidat libre et il a décroché le BAC. Je l’ai grandement félicité pour ça.

En Guyane, j’étais aussi très impliqué dans les questions d’environnement. Mes enfants ont été éduqués là dedans. Je leur interdis de jeter les papiers par terre, je les encourage à  respecter les animaux. Avec JD on soignait les animaux blessés. Respecter l’environnement était très important. J’ai mêlé mes enfants à mes luttes. J’ai participé avec les Verts de Guyane pour qu’une compagnie qui cherchait de l’or ne puisse prospecter dans une zone naturelle remarquable, nous avons eu raison, il n’y a pas eu de permis de prospection pour cette compagnie. L’environnement c’est plus important que quelques tonnes d’or. Je crois que JD avait bien intégré les motivations de cette lutte car Il aimait beaucoup la nature.

.Nicolas : Je ne l’ai pas du tout élevé. Il avait trois ans lorsque on a divorcé avec sa mère.  Cà l’a beaucoup déstabilisé.  C’est elle qui a élevé nos deux enfants seule et je reconnais que ce n’est pas évident. Il a été déscolarisé vers l’âge de seize ans. Il se cherchait vraiment. Il était fragile et en manque de père et de repères.

La conversion de Nicolas : Il y a trois ans  il s’est converti et à partir du moment ou il s’est converti le changement a été radical. Il a arrêté de fumer de l’herbe. Il a complètement changé, en bien. Au début de sa conversion je me suis dit que c’était un mal pour un bien. J’ai vu une transition exceptionnelle. Il ne s’est pas radicalisé tout de suite. Ca lui a apporté une stabilité et de la profondeur d’esprit. Nos discussions ont complètement changé. Lui qui ne lisait jamais s’est mis à lire un tas de choses sur internet.  Il était très au courant des conflits qu’il y avait dans le monde. Des inégalités qu’il pouvait y avoir, on était assez souvent d’accord sur le fond. D’un coup il me parlait de choses que moi même je connaissais mal. Comme je suis un contestataire également, on était assez d’accord sur les analyses.

Ce qui changeait bien entendu c’est l’aspect religieux. On avait de très longues discussions sur ses « frères » musulmans qui souffraient dans le monde. On n’était pas d’accord sur les moyens à utiliser. Déjà  il commençait à être vindicatif. Déjà il disait que le capitalisme était nocif, que le peuple français était soumis à des impôts injustes, que l’oppression de ses frères musulmans venait du capitalisme des pays occidentaux.

La famille a mal vécu cette conversion mais il n’a pas été rejeté pour autant. Les discussions se faisaient de plus en plus difficiles. Cela s’est accentué lorsqu’il a commencé  à faire le ramadan et à se laisser pousser la barbe. Peu à peu il s’est exclu de la famille.  Il a essayé de nous convertir.  Il ne parlait plus que de sa religion.

Quand Jean Daniel s’est converti à son tour. Ils n’ont eu cesse d’essayer de nous faire renter dans leur religion, ils nous demandaient d’écouter Allah, de lire le Coran et de m’influencer.

Le discours de Nicolas a changé. Puis il s’est mis à porter la barbe. J’essayais toujours de le convaincre de ne pas montrer de signes distinctifs de sa conversion à l’islam. Une fois cela m’a marqué, je lui ai demandé de venir me chercher à l’aéroport en se coupant la barbe avant. Il m’a répondu que ce que je lui demandais était trop important à ses yeux et qu’il aimait plus Allah que moi.

En 2012, quelques mois avant leur départ en Syrie  Jean Daniel et Nicolas vivaient déjà ensemble chez leur grand-mère et j’ai passé beaucoup de temps avec eux et  des heures et des heures à discuter. Ils essaieront encore de me convertir. Ils vont me montrer des vidéos car ils pensaient que j’allais suivre le même chemin. C’était des vidéos accès sur des sujets bien précis, il y avait des phrases répétitives, certaines revenaient des dizaines de fois. C’était des prêches sur le comportement des bons musulmans, sur des explications de la vie, sur les miracles du Coran, sur des faits de sociétés, sur le port du voile pour les femmes. J’avais beau leur expliquer que c’était de l’endoctrinement, mais je ne trouvais pas les mots qui vont leur permettre de réfléchir différemment. On va rester sur nos positions. Ils vont me remercier quand même dans la mesure où j’ai passé des heures à écouter alors que les autres membres de la famille refusaient de regarder ces vidéos et refusaient de les écouter. Ils étaient agacés de voir qu’on n’allait pas où ils voulaient nous faire aller. J’ai vu des conférences de savants de l’Islam devant des centaines de personnes. C’était des vidéos en arabe sous-titrées, c’était assez long et assez pénible à regarder, à lire et à analyser. J’allais chercher des arguments pour essayer de les en détourner.

A un moment donné quelques mois avant leur départ, il y eu a un fait marquant JD a essayé de convertir à son tour son frère Vincent resté en Guyane.

Un jour lors d’une conversation sur skype JD dit à son frère que si un père a 3 garçons qui se sont convertis son père sera automatiquement sauvé et il ira au paradis. Quand j’ai entendu ces paroles ça m’a mis en colère et je lui ai dit que sa religion ne ressemblait à rien si elle permettait à quelqu’un d’aller au paradis même si c’était un assassin  du fait que ses enfants soient convertis. Ca l’a offusqué très fortement. Pour lui j’insultai Allah. J’ai senti qu’il était d’une intolérance exceptionnelle. Après mon séjour à Toulouse, lorsque je suis rentré en Guyane, j’ai continué à communiquer avec Jean Daniel sur skype. Il avait son ordinateur dans sa chambre, derrière lui il y avait des photos de la famille, de sa mère en maillot de bain, et j’ai remarqué que ces photos n’y étaient plus. La première fois il m’a dit qu’il avait fait la poussière, le connaissant, sachant que ce n’était pas le roi du chiffon cela m’a étonné. 15 jours après les photos n’y étaient toujours pas et lorsque je lui ai posé la question il m’a dit que ces photos n’étaient pas convenables. J’ai compris à ce moment là qu’il avait franchi un nouveau cap. Cela aurait pu nous donner une indication mais qu’est-ce que j’aurai pu faire ? Si il voulait vivre cette vie là je voyais mal comment je pouvais intervenir. Je me reproche de ne pas être intervenu. On a passé des centaines d’heures à discuter et je n’ai pas su trouver les mots. (la voix se brise à nouveau)

A cette époque, ils faisaient leurs 5 prières par jour, se levaient à 5H du matin pour prier. Tous les vendredis ils vont à la mosquée, plus tard j’ai même appris que Jean Daniel et Nicolas mettaient la djellaba en sortant de chez leur grand-mère. Ils ne recevaient aucun copain chez leur grand-mère.

La Syrie : Lorsqu’ils m’ont dit qu’ils allaient partir en voyage en Thailande pour faire de la boxe thai je n’y ai pas cru même si le reste de la famille a voulu y croire. Ils sont partis en nous disant rentrer à une date bien précise. J’attendais leur retour pour les appeler et au lieu de les voir revenir, nous avons reçu la lettre dans laquelle Jean Daniel  nous expliquait leur départ en Syrie et les raisons qui avaient motivé leur volonté de rejoindre ‘leurs frères opprimés en Syrie’. A ce moment là j’ai eu l’impression que le monde s’effondrait, je me suis dit qu’ils ne reviendraient jamais.

Fin mars 2013, Un mois après avoir reçu le courrier de Jean Daniel, JD a appelé pour la première fois son frère Vincent avec qui il était très proche. Il voulait savoir comment nous avions pris leur départ en Syrie. Vincent lui a dit que nous étions mort d’inquiétude et que nous ne lui en voulions pas. Le lendemain il nous a appelé.

Au téléphone les conversations tournaient autour de ce qu’ils faisaient et de la situation sur place. Jean Daniel et Nicolas nous disaient que la population était massacrée par Bachar, les femmes violées et que c’était leur devoir d’aider leurs frères. Les communications ne leur étaient pas interdites comme ils nous disaient aussi ne pas être obligés de participer au combat.  J’essayais de rester le plus simple possible avec eux, sans trop montrer mon inquiétude, on leur demandait s’ils allaient bien, s’ils mangaient bien. On parlait aussi de leur engagement et j’essayais toujours de les convaincre de quitter ce pays en guerre. Ils cherchaient toujours à nous rassurer en évitant d’être trop précis sur les endroits où ils se trouvaient. J’ai su que Jean Daniel avait participé aux combats pour la prise d’un  aéroport dans la région d’Alep. Nicolas lui ne participait pas au combat. Il disait aider ses frères à l’arrière. A chaque fois que je parlais avec eux de leur religion en essayant de les convaincre qu’ils se trompaient j’avais le sentiment de me heurter un mur. Jamais je n’ais su trouvé les mots pour les sortir de là.

C’est un choc de voir ses enfants avec un fusil à la main ‘sur une vidéo ^postée sur you tube ndlr). Ils étaient contents des répercussions que cela avait eu en France comme deux gamins qui ont réussi un bon coup. Ils ne s’attendaient pas à un tel effet. A partir de ce moment la j’ai été interrogé plus souvent par les services de renseignement. Les policiers voulaient à tout prix connaître les relations de mes fils, notamment en cherchant à savoir s’il connaissait Mohamed Merah. J’avais beau leur dire que je n’en savais rien. La même question revenait tout le temps sur le tapis. Je reproche de n’avoir rien fait pour les empêcher de partir alors qu’ils étaient soi disant surveillés avant leur départ. Les policiers m’ont répondu qu’ils auraient pu les bloquer s’ils avaient pris un vol au départ de la France mais leur départ en bus via l’Espagne avait empêcher de les repérer. Ils ont ajouté que mes fils étaient majeurs et qu’au moment de leur départ il n’y avait de toutes façons rien à leur reprocher ».

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